Comment suivre le Brexit sans relayer la communication de Boris Johnson ?

« Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes » - Jean Monnet

Comment suivre le Brexit sans relayer la communication de Boris Johnson ?

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Le Brexit n’est pas un long fleuve tranquille. Il suffit d’en discuter avec des amis autour d’un repas pour s’apercevoir à quel point le fog est présent dans cette histoire. Or, quand on est journaliste spécialisé dans les questions européennes, viennent rapidement certaines certitudes, mais qui ne sont pas utilisables dans nos articles.

Par exemple, que les affirmations des gouvernements britanniques Johnson ou May sont à prendre avec de grandes pincettes. Quand le gouvernement de BoJo n’arrête pas de dire que les négociations avancent, on sait que c’est un écran de fumée. Mais comme tout écran de fumée, difficile en tant que journaliste de le dire sans preuve. Surtout qu’il s’agit d’une négociation diplomatique, c’est-à-dire sans témoin extérieur.

Or, quand un gouvernement fait une annonce officielle, nous nous devons de relayer son propos. N’étant pas dans le secret des dieux, c’est la seule affirmation officielle sur laquelle nous pouvons nous appuyer. Malheureusement, quelques heures ou jours plus tard, le camp européen nous dit exactement le contraire : il n’y a pas d’avancées concrètes.

On a plus tendance à croire le camp européen, car depuis le début du Brexit, le côté britannique est totalement désorganisé. Sur les principes, il y a des discours construits (et encore), mais sur le détail de ce que cela veut dire il n’y a plus personne.

L’exemple du cas nord-irlandais

Ce qu’il se passe en Irlande du Nord est très inquiétant. Les loyalistes pro-Londres et les nationalistes pro-réunification de l’île recrutent à tour de bras dans la jeunesse désœuvrée. Les rangs des plus ultras grossissent et une journaliste est morte cette année pour avoir suivi de trop près une manifestation en se prenant une balle qu’on suppose perdue.

C’est le cas nord-irlandais qui pose le plus de problème au Brexit. Pour de multiples raisons (politiques, historiques…), mais qui aboutissent à un point de confrontation impossible à dépasser dans ces négociations. Les Européens ne veulent pas que n’importe quelle marchandise arrive dans l’Union européenne par cette frontière (car une fois passé la frontière, ce produit peut aller n’importe où ensuite dans l’UE). Les Britanniques ne veulent pas que le système de backstop impose d’avoir un marché intérieur britannique sans l’Irlande du Nord. Et tant pis si le backstop n’est là que pour servir de garantie qu’en cas de non-accord de libre-échange entre les deux parties.

Plusieurs fois, les ministres du gouvernement Johnson ont annoncé des avancées, tel le ministre du Brexit en personne. Sans avoir envoyé pour autant des propositions concrètes par écrit à l’équipe du négociateur européen Michel Barnier… Ce dernier finira par contredire le ministre du Brexit en expliquant devant le Parlement européen en quoi son idée n’était que partielle (ne concernant que l’agriculture) et n’avait pas été présentée par écrit pour examiner les aspects concrets. Le gouvernement de Boris Johnnson ne relèvera d’ailleurs pas…

Donc on se retrouve avec une annonce majeur côté britannique, mais qui fait pschitt. Comment dès lors présenter ce feuilleton avec un minimum de mise en perspective à nos lecteurs ?

BoJo au pays de Kaaris et Booba

Au final, le Brexit comme dans le cas de Kaaris et Booba, ces deux rappeurs qui s’invectivent par les réseaux sociaux, annoncent un combat pour régler ça, finissent par accuser l’autre de ne pas faire ce qu’il faut… Et nous journalistes, nous relayons à chaque nouvel élément du feuilleton.

Impossible de ne pas le faire pour autant, car seul le temps nous dit si l’affirmation lancée le jeudi sera vérifiée le dimanche ou le lundi suivant. En attendant, nous faisons le jeu de Booba et Kaaris, comme de Boris Johnson. Car ne pas relayer le propos de Boris Johnson, cela voudrait dire potentiellement rater un moment important de la négociation en cours.

Sauf que nous sommes tributaires de quelqu’un qui ne pense qu’au jeu politique britannique pour se maintenir en place, tandis que des millions de personnes seront impactées par le Brexit. Car Boris Johnson a plus d’importance que Kaaris et Booba, en tous les cas, il devrait. Mais comme eux, il a parfaitement compris l’intérêt du feuilleton.

Sans maîtrise, la puissance de l’information n’est rien

Avec internet et les réseaux sociaux, le journaliste ne maîtrise plus réellement le canal de diffusion. N’importe qui peut devenir un canal de diffusion et la concurrence ne se limite plus au kiosque à journaux mais à l’ensemble des médias (presse, radio et télévision), s’ajoutant en plus les journalistes spécialisés sur les réseaux sociaux devenant des sources d’informations au même niveau qu’un article construit publié sur un site référent.

Le feuilleton du Brexit et le populisme d’un Boris Johnson doivent interroger l’ensemble d’une profession sur notre rapport au traitement sur la longueur d’une information. Car nous nous retrouvons à devenir les relais d’une communication politique. C’est pareil avec le procès de Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron et le grand débat, Marion Maréchal et son possible retour pour concurrence Marine Le Pen… Il n’y a rien de concret, mais nous suivons chaque épisode et relayons fortement chaque nouvel élément de l’affaire. Sauf que nous avons perdu toute maîtrise de ce qu’il faut ou non diffuser.

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