Spitzenkandidaten, rejet de Sylvie Goulard… La droite allemande crée-t-elle l’Europe politique malgré elle ?

« Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes » - Jean Monnet

Spitzenkandidaten, rejet de Sylvie Goulard… La droite allemande crée-t-elle l’Europe politique malgré elle ?

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J’avoue avoir été très surpris par le rejet de la candidature de Sylvie Goulard par le Parlement européen. Avant sa nomination par Emmanuel Macron, je disais à mes collègues que c’était impossible car les eurodéputés allaient pousser des cris d’orfraie et que cela allait jeter un voile sur l’ensemble de la Commission, même si elle n’a jamais été mise en examen. Une fois sa nomination entérinée par Ursula von der Leyen, je pensais qu’elle allait subir deux auditions, ce qui était déjà assez dur. Mais je ne pensais pas que les eurodéputés allaient lui dire non, au risque de mettre en difficulté l’ensemble de la Commission. Je me suis bien trompé ! Mea culpa.

(Au moins, je n’étais pas le seul « spécialiste » des questions européennes qui pensaient que le Parlement allait valider in fine sa candidature…)

Si je retire ma casquette de journaliste, j’ai une pensée pour Sylvie Goulard, une femme que je connais depuis sa présidence du Mouvement européen France où j’ai découvert une personnalité attachante avec une capacité de travail énorme et une vraie envie d’Europe. Sylvie Goulard a évidemment des défauts, et je ne suis pas en accord avec tout avec elle, mais cette polyglotte avait un profil parfait pour ce poste qui demande volonté, un esprit de synthèse énorme et capacité à comprendre l’impact politique de chaque terme technique (même s’il aurait fallu ensuite la juger sur ces actes).

Une bonne nouvelle

Cependant, le choix des eurodéputés est aussi une bonne nouvelle ! En effet, le Parlement vient de montrer tout son poids dans l’architecture institutionnelle et rappelle au Conseil qu’il est nécessaire pour prendre de grandes décisions et pas une simple chambre d’enregistrement.

On ne perçoit que trop bien dans ce choix du PPE de ne pas soutenir Sylvie Goulard un retour de bâton pour Emmanuel Macron qui avait écarté le candidat de la droite aux élections européennes pour le poste de président de la Commission. Manfred Weber a montré que s’il ne pouvait s’imposer auprès des chefs d’Etats et de gouvernements, il pesait énormément au sein du Parlement européen. En opérant ainsi, le parlementarisme européen est en train de revenir à hauteur de l’intergouvernementalisme.

Et on remarque que la droite allemande soutient de plus en plus ce processus. Ainsi en Allemagne, le principe des Spitzenkandidaten est acquis, alors qu’il n’était soutenu en 2014 que par la gauche qui avait son candidat Martin Schulz en position de l’emporter si le groupe S&D arrivait en tête des votes. Désormais, européennes = vote pour le président de la Commission semble logique outre-Rhin.

Il faut dire que c’est ainsi que cela se passe dans toutes les républiques parlementaires. Les citoyens ne votent pas directement pour un nom mais pour un groupe politique qui a défini à l’avance qui sera le chef du gouvernement en cas de victoire aux élections. Ce n’est pas ce processus en France, ce qui explique en grande partie nos réticences sur le principe des Spitzenkandidaten (« vous vous rendez compte, un mot allemand en plus », me dit-on régulièrement…).

Des arrières-pensées

Cette conversion de la droite allemande au parlementarisme européen ne se fait pas sans arrière-pensée. En soutenant Weber en tant que Spitzenkandidat, la CDU espérait bien obtenir la présidence de la Commission. Ce qu’elle a obtenu en ayant Ursula von der Leyen, mais surtout au nom du principe que la droite l’avait emporté aux élections.

De même sur la mise en cause de Sylvie Goulard. Le premier objectif de la CDU n’était pas de la faire tomber mais de réduire le périmètre de son portefeuille pour réduire le poids de la France face à elle (alors qu’un commissaire européen est censé défendre les intérêts de l’UE, pas de son pays, bref).

Mais en imposant dans l’opinion publique allemande et européenne que ce n’est pas Merkel ou Macron qui décident de tout en Europe, il y a un parlement qui a son mot à dire, la droite allemande fait avancer l’Europe politique.

Un Parlement mis en lumière

La plupart des journalistes français n’en avaient rien à faire des auditions des commissaires au Parlement européen, sûrement par habitude d’une Assemblée nationale qui a peu de poids face à l’exécutif tant le poids de la majorité est écrasant. Mais avec le rejet de la candidature de Sylvie Goulard, tous les journalistes politiques se sont transformés en spécialistes politiques. Et c’est tant mieux.

En mettant en lumière l’importance du Parlement européen, ce vote contre la candidate française fait du bien à l’Europe politique. Car les eurodéputés étaient connus jusqu’à présent pour énormément aboyer et peu mordre au final. C’est le cas à chaque négociation sur le budget européen. Les eurodéputés bien conscients du ridicule montant du budget européen réclament à corps et à cris une augmentation de celui-ci… pour au final le voter tel que les gouvernements des Etats membres l’ont décidé.

Espérons donc qu’il ne s’agit pas d’un coup d’épée dans l’eau.

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